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RAP EN GUINEE-CONAKRY

Système D


Autoproduction, autopromotion : les rappeurs en sont tous là. Où trouver la tune pour faire la maquette, les concerts ? Pour rencontrer les groupes, il faut s’enfoncer dans les quartiers. On quitte les routes principales goudronnées bientôt remplacées par de la terre. A G’Bessia, quartier populaire de Conakry, les Saga Hip-Hop nous raconte leur parcours de la débrouille. Yoriken :
« On a formé le mouvement Saga Hip-Hop avec cinq groupes vraiment marginalisés, vraiment hardcore, qui dénoncent et qui n’ont pas eu la chance d’être aidés par les producteurs. Notre premier album, Afrique Hardcore, c’est uniquement de l’autoproduction. On s’est cotisé entre nous. Nos amis et beaucoup de filles ont aussi contribué à le financer. L’album est sorti dans le ghetto avant de sortir sur le marché. C’est nous qui l’avons vendu. Ca a cartonné. Les distributeurs ont commencé à dupliquer la cassette. La plupart des groupes d’ici, c’est des groupes underground. Mais maintenant les maisons de production les obligent à faire du commercial pour qu’ils puissent se vendre. Nous on ne peut pas flatter le système pour se sortir de la galère. »


Même si comme le dit Général des Kill-Point : « Il faut qu’il y ait du Hip-Hop commercial pour parler et défendre le Hip-Hop underground. » Pour pallier le manque de soutien, les groupes s’entourent de fans clubs qui aident à la promotion et à l’organisation des concerts. Les managers des rappeurs sont du même milieu et de la même génération qu’eux. Ils vivent la même galère. Ciska, manager des Saga Hip-Hop :
« Le régime d’ici nous fait chier. Y’a pas d’aide ! Bientôt je vais créer ma structure, Saga Hip-Hop Production. Je vais payer ma licence. L’objectif est de nous aider et d’aider les groupes d’en bas qui ne sont pas encore connus. »


Mais où trouver l’argent quand les banques ne font pas crédit ? Les groupes peuvent s’adresser à des particuliers qui prêtent de l’argent avec intérêts. Ils sont plusieurs dans la ville. On ne cite pas de nom. On sait où les trouver. Ces jeunes ont amassé un capital et vivent grâce aux intérêts. Quand ils ont engrangé assez d’argent, certains en profitent pour gagner l’Europe. Beaucoup de rappeurs font appel à eux. Quand ils ne remboursent pas dans les temps, ils marchandent le taux et le nombre de semaines en plus. Ce marché parallèle est fructueux. Certaines familles aisées financent également le rap. Car les enfants de riches rappent avec les enfants de pauvres. Même les Noir Sacré, produit par Amacif, ont dû avancer les fonds. Dekkis, leader des Noir Sacré :
« Les cotisations et les concerts ont servi à payer le studio pour faire un premier boulot. Grâce à ça, on a eu un producteur. Il a vu que la moitié était déjà financée, donc ce qu’il devait verser était une somme minime. »


Les rappeurs multiplient les concerts lucratifs dans les écoles, dans les salles de spectacle pour amasser de l’argent. Il y a aussi « les shows de la rue gratuits qu’on fait dans notre quartier avec l’autorisation du chef de quartier. » Et comment ça se passe pour aller faire des concerts dans d’autres coins de la ville ? Mamsès de Noir Sacré :
« Il faut toujours organiser dans ton quartier, là où tu es connu, et inviter d’autres artistes qui vont se déplacer. Parce qu’eux-mêmes feront la même chose. Mais tu ne peux pas aller dans un autre quartier et organiser là-bas, si c’est pas avec eux. »


Les shows les plus surprenants ont lieu dans les boîtes de nuit aux alentours de trois heures du matin, quand tout le monde a trop bu. Le DJ lance la cassette. Les rappeurs dansent et chantent en play-back sur la piste de danse, acclamés par une foule où se mélangent rappeurs, prostituées et jeunes gens de bonne famille. Les boîtes de nuit, très nombreuses et très fréquentées, sont incontournables pour faire la promotion des albums. D’autant plus que ça ne coûte rien aux rappeurs. Quant à leurs DJ, ils gagnent leur vie en faisant des « matinées » (19 heures / 23 heures) dans ces clubs. Que ce soit en boîtes de nuit ou dans les autres lieux, tous les concerts des rappeurs en Guinée se font en play-back ou en semi live. La sonorisation souvent défectueuse et le manque de moyens ne permettent pas actuellement de faire du « vrai » live. Cela explique pourquoi les rappeurs emploient le terme de « spectacle », car le show des danseurs permet de faire oublier les problèmes de son. Ce qui n’empêche pas les étrangers de s’intéresser au rap africain. Les Jungle Leaders, lorsqu’ils étaient réfugiés Sierra-Léonais en Guinée, avaient trouvé un producteur américain. Freddy :
« Nous avions déjà l’album prêt « Peace is the answer », mais à cause de l’escroquerie d’un producteur, il n’est pas sorti ici. Il est parti avec notre album aux Etat-Unis, soit- disant pour l’arranger et il n’est jamais revenu. »


Le cas n’est pas unique. Les rappeurs sont prêts à tout accepter, tant les offres sont rares. Les Jungle-Leaders ont été surpris d’apprendre par des amis vivant aux Etat-Unis que leur album cartonnait là-bas. Ils n’ont jamais touché un centime et n’ont jamais rien tenté contre ce producteur : les billets d’avion coûtent trop cher et les visas pour l’Occident sont donnés au compte-gouttes à des prix élevés. Même les producteurs guinéens se plaignent car on leur accorde seulement un visa pour un groupe. Le chanteur doit partir sans ses musiciens. Les artistes ont pourtant des contrats en bonne et due forme, mais les ambassades occidentales font la sourde oreille. Il est plus facile de circuler dans les pays d’Afrique. Beaucoup de groupes profitent de cela pour aller enregistrer leurs albums notamment au Sénégal où les studios sont plus nombreux et plus modernes qu’en Guinée. C’est notamment le cas des Degg J Force 3 et des Silatigui. Mamdi de Silatigui :
« On a enregistré l’album à Dakar pour la qualité et le bon son, parce que le premier album d’un artiste, c’est son identité, c’est ce qui va le représenter partout. En Guinée, y’a pas du tout de son. Pourtant on a des riches ici, on a un gouvernement. La Guinée est un pays comme le Sénégal. Franchement ils n’ont qu’à faire face à la jeunesse. »


Faire du rap commercial pour séduire les maisons de production, ne pas attaquer l’Etat pour être diffusé, enregistrer à l’étranger pour avoir un bon son : l’identité du rap guinéen est affectée par tous ses compromis. Certains groupes présents au début ont éclaté à cause de tous ces problèmes et ont préféré s’exiler en Europe. Mais ces conditions difficiles n’arrêtent pas les rappeurs guinéens. C’est plutôt l’inverse qui se passe. Le nombre de groupes et d’albums continue d’augmenter. Alors de quel meilleur avenir les rappeurs guinéens peuvent-ils rêver ? Général du Groupe Kill-Point :
« A Dakar, il y a environ 3500 groupes de rap, à Conakry peut-être 1500, tous ceux-là ils vont aller où en dehors des quatre ou cinq qui auront la chance de toucher le marché international ?! Je pense que l’Afrique a besoin de construire un mouvement spécialement pour l’Afrique, de créer un marché spécialement pour le rap africain, sans que les rappeurs aient besoin de se dire qu’il faut absolument aller en Europe pour pouvoir percer. Le complexe perdure vis-à-vis de l’Occident, il faut l’éliminer complètement de la tête des jeunes. Les groupes qui commencent à percer doivent penser à investir chez eux. Le Sénégal, la Côte-d’Ivoire et la Guinée pourraient créer un marché purement africain »


. Ce que corrobore Kajeem, chanteur de reggae Ivoirien :
« Dans le rap et le reggae, on utilise la même arme : le verbe. Ces deux courants musicaux mettent le doigt sur les problèmes que nous vivons alors que tous les autres genres circulent tranquilles. La plupart des groupes ne sont pas distribués dans nos différents pays. Il va falloir faire un jumelage entre nous, pour que chacun représente officiellement les autres groupes dans son propre pays. »


A qui la faute ?
« Nos dirigeants ne considèrent pas encore la culture comme un secteur porteur. Ils préfèrent se lamenter sur la baisse du prix du cacao ou du café. »


A côté de ça, des groupes entament des tournées africaines. King Laks des Silatigui :
« Nous allons faire une tournée dans la sous-région, en Sierra Léone, Gambie, Sénégal, mali. L’Afrique est une famille. Des morceaux pourront être compris dans ces pays. Pourquoi ne pas agrandir la connaissance de notre album à travers les pays voisins ? »


Grâce à ces initiatives, les rappeurs sont déjà en train de créer un marché africain du rap. D’ici à quelques années, le rap sera un courant musical incontournable pour les producteurs du continent. Ce sera peut-être au tour des rappeurs de refuser leurs offres. Car si le rap explose, les structures créées par les rappeurs leur permettront de vivre sans compromis, de créer à long terme des studios, des salles de spectacles et de sortir leur album sur cassette et sur CD. On peut donc espérer pour les années à venir, un marché africain du rap créé à 100% par et pour les rappeurs. Et pourquoi pas d’ici peu de temps, retrouver leurs albums dans les bacs en Europe.


Agakpé Music : Communauté d'artistes africains indépendants