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RAP EN GUINEE-CONAKRY

Le Rap business


Les rappeurs ont les poches vides, c’est ça le business du rap en Guinée. Face aux producteurs frileux, sous une température de 40°, face au BGDA (Bureau des Droits d’Auteur) qui ne contrôle pas les ventes d’albums et à des morceaux de rap censurés par la RTG (Radio Télévision Guinéenne), les rappeurs se retranchent dans l’autoproduction. Si l’absence de moyens, de soutien et le manque de studios poussent certains d’entre eux à l’exil, à quel avenir s’accrochent les 1500 groupes de rap qui continuent de lutter ?

Il y a 20 ans, sous le régime révolutionnaire et dictatorial de Sékou Touré, l’Etat produisait tous les artistes de Guinée répartis dans des orchestres nationaux et fédéraux. Pas question alors d’être contestataire. En 1984, sous la présidence du colonel Lansana Conté, l’Etat s’est désengagé et les maisons de production sont apparues pour exploiter ce « terrain vierge ». Les rappeurs, présents depuis 1988, n’ont le choix qu’entre une dizaine de producteurs, six à sept studios d’enregistrement mal équipés et quelques salles de spectacle pour tout le pays. Cette difficulté est renforcée par le contexte social. Le salaire moyen de la population est de 100 euros par mois. L’argent fait le trottoir avec la monnaie qui s’échange devant les banques. 130 élèves se partagent la même classe. Sans oublier les coupures quotidiennes d’eau et d’électricité. Ce qui fait dire à Yoriken, membre de Saga Hip-Hop :
« Un ghetto, c’est la basse classe, c’est là où on pisse dessus, c’est là où ça ne va pas, c’est là où il y a le plus de pauvres, c’est là où on ignore. Et Conakry, c’est un ghetto. »


Pas étonnant dans ces conditions que la cassette fasse toujours rage en Guinée. Tous les albums des rappeurs du pays, quelle que soit leur notoriété, sortent sur ce support. Car les jeunes consommateurs n’ont pas une tune en poche. Le CD est un produit de luxe réservé aux musiques commerciales. Les rappeurs doivent donc se contenter de la qualité sonore des cassettes et des 10% que le BGDA (Bureau des Droits d’Auteur) leur réserve sur les ventes. La piraterie vient les appauvrir un peu plus, même si toutes les cassettes et les jaquettes officielles sont estampillées « BGDA » et portent le logo des maisons de production.

Production limitée

Pour comprendre comment fonctionne le business du rap, nous avons d’abord voulu rencontrer ceux qui tiennent les rênes du marché musical. On s’engouffre donc dans un taxi collectif, trois devant et quatre derrière, pour aller chez Amacif Productions, tâter le pouls de ceux qui ont la climatisation.

Cette société maîtrise toute la chaîne de fabrication puisqu’elle produit, distribue et duplique les cassettes. A ce jour, elle n’a produit qu’un seul groupe de rap : les Noir Sacré. Peu convaincue par le résultat des ventes, elle se limite à dupliquer et à distribuer le rap. Elle s’assure ainsi des bénéfices pour un risque zéro. En effet, les albums de rap sortent sur le marché au compte-gouttes. 2 000 cassettes la première fois, et si ça marche, on pousse jusqu’à 5 000. Et pour la troisième fois, on ne relance que de 5 000. Ce procédé doit être payant quand on voit le nombre de cassettes de rap dupliquées et distribuées par Amacif. Mais la place du pauvre est réservée au rap, car la vente d’albums plafonne à 15 000, 20 000 cassettes, alors qu’un artiste mandingue ou traditionnel peut atteindre les 50 000. Et même si un groupe de rap a du succès, comme c’est le cas pour les Degg J Force 3, Fadega (responsable du rap chez Amacif) assène :
« Généralement, la durée de vie d’un album de rap est d’un an maximum. Après s’il y a un autre groupe, on l’oublie. »

Mais comment rentabiliser le rap si les albums ne sont pas réédités, comme c’est le cas pour les autres musiques ? est-ce que le BGDA contrôle la courte vie de ces albums ? Saliou Cissé (co-directeur d’Amacif) :
« Le BGDA, c’est notre arbitre. Il gère non seulement les artistes mais les producteurs aussi. Aucune cassette ne sort sans son accord. Le BGDA ne suit pas les ventes, mais il exige qu’il y ait le respect des redevances. C’est le producteur qui se charge du système de vente à travers ses réseaux de distribution. »

Le BGDA fait donc confiance aux producteurs. Plusieurs artistes nous ont confié qu’ils n’avaient pas touché la totalité de leurs droits d’auteur suite à la vente de cassettes. Les rappeurs ne s’en sortent pas financièrement parce que les maisons de production sont encore réticentes à les produire, à miser sur eux. Mais finalement, comment considèrent t’elles les rappeurs ? Saliou Cissé :
« Ces jeunes qui se réunissent pour faire un album, je crois que la meilleure façon, c’est de les encourager par rapport aux autres qui sont en train de faire le banditisme ou la délinquance. C’est ce qui nous motive à les distribuer même si nous voyons que financièrement on ne peut pas s’en sortir. »

Le discours est paternaliste. Aucune maison de production n’est spécialisée dans le rap. Les producteurs n’appartiennent pas à la même génération que les rappeurs. Comment séduire les « ancêtres » ? Les rappeurs puisent dans leur culture. Les pâles copies du rap français et américain sont remplacées par le « traditionnel rap », un rap 100% africain. Mais les propos des rappeurs dérangent toujours. On finit par se demander si les maisons de production n’ont pas peur des jeunes. En effet, pour la promotion des albums, il faut obligatoirement passer par la RTG, qui est la propriété de l’Etat. Les chaînes privées sont interdites. Saliou Cissé :
« A la RTG, il y a une commission d’écoute. Il faut que ça soit éducatif, que ça colle à la culture guinéenne pour que ça soit diffusé. Si ça attaque le gouvernement, ça ne passe pas. Ce sont des enfants qui risquent, qui parlent n’importe comment. On dit même que leur musique n’est pas guinéenne. »

L’Etat impose que 80% de la musique qui passe sur les ondes soit guinéenne, mais le rap n’en fait pas vraiment partie. Heureusement que la presse écrite est là, les journaux n’appartenant pas à l’Etat. Les rappeurs organisent donc des conférences de presse pour lancer leurs albums et faire la promotion des concerts, des dédicaces et des tournées. Cette liberté dont dispose les journaux n’est pas un hasard. L’analphabétisme frappant durement la Guinée, la télé et la radio restent les médias principaux. On quitte Amacif Production pour aller rendre visite à Ibrahim Sé, animateur à la RTG. On l’attend dehors, à côté des militaires armés de Kalachnikov. Avant d’entrer à la radio, on doit laisser nos passeports à l’accueil. La procédure veut qu’on salue ensuite les dirigeants de la RTG. On échange quelques mots sur les motifs de notre visite. A première vue, le rap n’est pas un sujet qui dérange. Avant son parcours radiophonique, Ibrahim Sé animait les « school dance show » :
« Toute cette vague de rappeurs qui déferle en ce moment sur la Guinée et sur l’Afrique est partie de ces organisations scolaires. »

Ibrahim s’est fait remarquer par le directeur de la radio au Futura Night Club, où il organisait des soirées. Aujourd’hui, il anime plusieurs émissions musicales sponsorisées sur la RKSFM, la radio de Conakry et de ses environs (la 2ème chaîne de la RTG qui couvre l’ensemble du territoire).
« Dans cette maison, je suis l’interlocuteur principal des rappeurs. Y’a pas un moment d’animation où je ne passe pas de rap. Ca fait partie de ma programmation. »

Ibrahim sélectionne les morceaux selon ses propres critères, les dirigeants de la RTG lui font confiance.
« On n’a jamais mis un règlement par rapport à ce qui passe à la radio. Mais je pense que tout animateur est responsable de ce qu’il fait. Je ne vais pas passer un titre qui parle de révolte, c’est pas bien. Je fais attention à ces choses-là. Mais un titre qui parle d’amour, de rassemblement ou d’union, on le passera sans problème. »

Pour contourner la censure, la plupart des groupes abordent donc des sujets qui ne touchent pas directement l’Etat : la prostitution, la pauvreté, l’Afrique. Tant qu’ils ne s’en prennent pas directement à la corruption du système, l’Etat ne se sent pas visé ! Etant donné, l’absence de chaînes privées, le rap doit partager l’antenne avec tous les autres courants musicaux. C’est la raison pour laquelle Ibrahim privilégie les groupes de rap qui débutent, aux dépens des rappeurs confirmés. Mais le rap gagne du terrain. D’autres animateurs soutiennent le mouvement. On parle d’une émission 100% rap, en cours de préparation. Ibrahim y pense aussi pour la radio.
« Aujourd’hui, on peut pousser à créer une émission rap de 30/45 minutes, ça pourrait avoir une certaine audience. Le rap revient de loin et s’est imposé. »

En attendant, les pourparlers sont toujours en cours entre le Ministère de la Communication et le BGDA pour trouver un terrain d’entente concernant les droits d’auteur à payer aux artistes guinéens quand ils passent sur la RTG. Pour remuer le couteau dans la plaie, la rumeur court que les rappeurs, à défaut d’être payés, doivent allonger de l’argent pour que leurs albums passent à la radio. Les portes de la production et de la promotion mettent du temps à s’ouvrir. Comment les rappeurs contournent-ils le système ?


Agakpé Music : Communauté d'artistes africains indépendants