RAP EN GUINEE-CONAKRYLa Scène HipHop![]()
Souvent hardcore, le rap guinéen se veut surtout «éducatif» et accessible à tous.
Une positivité dans le plus pur esprit du hip-hop et de son grand frère le reggae, «natural-mystic» oblige. Gros plan sur une scène bouillonnante. Avant d’aller voir sur place, on a du mal à se représenter le Hip-Hop en Guinée. D’ailleurs quand nous les avions rencontrés lors de leur concert à Lille, en Octobre 2000, les Kill-Point ne se faisaient pas d’illusion sur la façon dont était perçu le rap africain en Europe, surtout quand il vient d’un des pays les moins connus d’Afrique de l’Ouest : « On est une sorte de curiosité ». Et pourtant, c’était bien de rap qu’il s’agit, avec un discours engagé, sans compromis. Des textes incisifs et matures qui mélangent Soussou, Pular et Malinké, en plus du Français et de l’Anglais, « pour que le message passe coûte que coûte ». Parmi les 1 500 groupes (environ) existant en Guinée, les Kill-Point sont les seuls – jusqu’à présent – à avoir pu voyager grâce au rap. Pourtant ça fait plus de dix ans que le flow circule là-bas, et le hip-hop est loin d’y être un art « en voie de développement ». De l’histoire déjà ancienne, de l’euphorie des débuts aux dissensions idéologiques au sein du mouvement. L’imitation hier du flow français et américain à fait place aujourd’hui à l’affirmation d’une véritable identité nationale. D’un point de vue lyrical, les MC’s guinéens n’ont rien à envier à leurs homologues occidentaux, l’inspiration des toasters jamaïcains en plus. Leur large palette vocale leur permet de compenser une production musicale qui manque encore de moyens techniques pour s’exprimer pleinement. Si le rap n’a pas encore explosé le marché de la musique guinéenne, ce n’est pas faute de public, nombreux et connaisseur. C’est plutôt en raison d’un contexte politique et social difficile à contourner. La Guinée est une démocratie de façade contrôlée par l’armée, où l’analphabétisme du peuple et la censure systématique sont les meilleurs atouts d’un pouvoir corrompu et grabataire. Dans ce contexte, mieux vaut être armé d’une certaine force de conviction, et les rappeurs sont loin d’en manquer. Leur engagement « textuel » n’est que la face visible de ce qu’ils considèrent comme une mission : éveiller les consciences dans le sens du progrès. Censure gouvernementale![]()
Rap en Guinée : Moss-B (Kill Point)
En 89, cinq ans après la mort de Sékou Touré, l’ancien leader de la Guinée, et la libération de la production musicale qui s’en est suivie, quelques artistes comme Bill de Sam ou Hamid Chanana lancent le phrasé chanté et agrémentent leur musique de beats hip-hop. Le rap guinéen ressemble alors davantage à de la variété modernisée, mais une porte est déjà ouverte. C’est à peu près à la même époque qu’Isaac (le Malinké) rentre de Côte-d’Ivoire, « Les Chroniques de Mars » d’IAM et « La Formule Secrète » d’Assassin dans ses valises. Il rencontre Amadou le Peul, alias Général, qui écoute en boucle les cassettes de KRS-One et de Public Enemy. Tous deux se lancent alors dans l’aventure du hip-hop « conscient ». Lors d’un concours interscolaire organisé à Conakry, ils rencontrent Maurice, un jeune Soussou d’une dizaine d’années, qui se distingue par son talent précoce parmi de nombreux MC’s en herbe. Le Point Mortel était né, formé d’Aïzeko, Prophet G. et Moos B. 2 Ge´ne´ral Kill Point A ce moment et jusqu’en 1995, le rap et la danse font fureur dans les écoles, où des « school dance shows » sont organisés régulièrement sous la houlette de jeunes animateurs (comme Ibrahim Sé, aujourd’hui animateur de la Radio Télévision Guinéenne) et avec la sono mobile des frères Bangourra qui feront beaucoup plus pour le développement du rap en Guinée. C’est aussi l’époque où les boîtes de nuit sont remplies tous les soirs de freestylers, qui prennent d’assaut micro et dancefloor. Existent alors plusieurs grands posses de danseurs, qui ont appris le hip-hop avec leurs aînées installés en Europe ou aux Etats-Unis et qui reviennent régulièrement en vacances avec de nouvelles figures. Bon nombre de leurs « élèves » suivront aussi leurs pas sur le chemin de l’exil. L’un de ces groupes de danse, Black Killers (dont sont issus les futurs danseurs des Kill-Point), se fait connaître pour son esprit révolutionnaire : ses membres, qui sont alors une trentaine, investissent les écoles et les rues de Conakry à toute heure du jour ou de la nuit, entraînant avec eux beaucoup de jeunes émules. Ce qui leur vaudra pas mal d’ennuis avec les autorités qui en jetteront certains en prison pour cause de « banditisme ». Pour beaucoup, ce sera aussi le rejet des parents qui ne comprennent pas toujours ce goût pour une musique « importée et dépravée », qui donne à leurs gosses un aspect et un comportement qu’ils sont loin d’apprécier (la ganja et les dreads sont alors de rigueur). En 1995, les Légitimes Défenses et les Kill-Point enregistrent chacun leur premier album, au studio qu’ont improvisé dans leur cour les frères Bangourra, avec un minimum de matériel. D’autres groupes les suivront et avec eux, une véritable explosion du rap. Des groupes se créent un peu partout, que ce soit dans les banlieues de Conakry ou dans les villes de l’intérieur du pays, dont beaucoup viennent enregistrer dans la « Ka » pitale (du nom des habitants de Conakry, les Conakryka). 28 Saga Hip Hop e´mission te´le´ Pas mal d’artistes engagés, dont les Kill-Point et certains des futurs membres du collectif Saga Hip-Hop, fondent alors le mouvement Rap Koulé (« l’enclos du rap », en Soussou), très estimé du public guinéen pour son esprit hardcore. Mais le rap ne passe ni à la radio, ni à la télévision nationale, jugé trop révolutionnaire, ce qui limite la promotion aux concerts organisés par les artistes eux-mêmes – quand ils le peuvent. La difficulté de vivre du rap comme de la danse en Guinée, le manque de perspectives d’avenir et la pression familiale permanente poussent beaucoup d’artistes à abandonner le Hip-Hop pour des voies plus politiquement correctes, ou encore à s’expatrier, pour ceux qui ont la chance d’obtenir un visa. Les mésententes au sein du mouvement marquent également la fin du Rap Koulé, et les Kill-Point montent la première structure de production 100% hip-hop, en 1996. KPP (Kill-Point Productions) va alors organiser de nombreux concerts pour promouvoir la scène locale, et commence à s’occuper du développement de jeunes groupes. Ce qui se concrétisera par la sortie de deux compilations, l’une réunissant des artistes guinéens (« Tribunal Hip-Hop »), et l’autre des représentants d’autres pays de la sous-région, (Kill-Point Featuring). Jusqu’en Avril 2001, les médias nationaux continueront à censure le rap. Ce n’est qu’après la première édition du festival « Rap aussi » en Guinée, que la RTG se décidera à passer quelques titres, à condition qu’ils ne critiquent pas directement la politique menée par le gouvernement. Ce qui fait dire à Dina Bangourra : « L’autorité devrait laisser les jeunes parler, car plus tu censures, plus le mécontentement grandit. Si nous nous sommes engagés à un certain moment, mon frère et moi, pour aider ces jeunes, c’est à cause de leur réel talent, mais surtout parce que si on tient compte de leurs revendications, on décourage la délinquance. Et nous c’est contre ça qu’on luttait. » « Afrique Hardcore »
Conakry est une presqu’île tout en longueur, et grande est la distance qui sépare ses différents quartiers. Quand on n’a pas le 4 X 4 assorti à la villa résidentielle, on circule en car rapide ou en taxi. Là-bas, les taxis sont légion. Et jaunes, comme à New York. Sauf que les Conakryka y montent à six ou sept, selon leur épaisseur et l’humeur du chauffeur. Dans la voiture défoncée qui nous emmène voir la Saga Hip-Hop dans son quartier de G’Bessia, en bordure d’aéroport, est inscrit sur la boîte à gants : « Le pauvre a toujours tort. » Et le pauvre en Guinée est l’homme le plus représenté : 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, tandis que 40% du PIB est destiné à l’armée. Voilà pour le décor. Ce léger décalage que l’on ne peut s’empêcher de ressentir quand on met les pieds en Afrique et qui remet les pendules à l’heure de la mondialisation, ne fait que se confirmer quand les membres de la Saga, malgré leur dèche permanente, insistent pour nous payer le transport. Un refus serait un affront à leur sens de l’hospitalité. La Saga Hip-Hop, ce sont trois groupes et deux rappeurs solo, soit dix artistes étiquetés hardcore, qui ont choisi de se regrouper pour dénoncer. Dénoncer la situation désastreuse de la jeunesse dans leur pays, dénoncer les vices d’un système qui bouffe l’argent du peuple en toute impunité, dénoncer la censure dont ils sont victimes. Dans la petite chambre où il nous reçoit, Yoriken (« Le sec à la peau dure »), un des quatre MC’s du groupe Methodik, confirme :
« Nous, on ne tourne pas autour du pot, le rap c’est la voix des sans-voix. C’est pour ça qu’ils ne veulent pas nous passer à la radio ou à la télé. »
Sur quoi enchaîne Negazo (« Le nègre dans le zoo »), du groupe Ame Noire, avec un freestyle :
« Au système mother fuck fuck / A la RTG nos émissions sont moches moches / Il y aura de l’histoire tant qu’il y aura de l’écrit / Tant qu’on aura nos plumes en main il y aura du mépris / Dans notre cœur la rage et le mépris / De tous ceux qui sur ma cité foutent la pression. »
Dans leur album-compilation « Afrique Hardcore », les thèmes abordés vont de l’appel à la paix dans les trop nombreux pays africains en guerre à la critique des MC’s qui, en disant n’importe quoi, dénaturent la véritable philosophie du Hip-Hop. C’est aussi le respect des origines qu’abordent les titres « Le passé » et « J’suis pas né dans un château ». A dix sept ans à peine, Master G., dans cette dernière chanson, évoque le ghetto où il a grandi, d’un flow continu et mélancolique :
« Certains pleurent, certains crient / Ceux qui ricanent se prennent pour des justes / Pour eux la money les rend justes / Ceux qui pleurent sont les miens / La chaleur les pousse à dire « On n’est pas des chiens » / Deviennent des cultivateurs, trafic de dope / La cité commence à craquer, les flics donnent des fessées / Comme des révoltés la jeunesse crève / Combien de jeunes pleurent, combien de fois le Hip-Hop crie / La rage me nourrit / Combien de footballeurs sans souliers / Combien de jeunes dans les trottoirs, combien de mendiants /Putain j’suis pas né dans un château / Ce monde m’a rien donné de bon / J’ai pas eu « mama » près de moi pour me dire « Accroche-toi baby » / Cette musique pour tous ceux à qui papa disait : « Je ne veux plus te voir chez moi enfoiré, sale gosse » / C’est le microphone qui m’a remonté le moral (…) / Voilà tout ce qui me reste dans cette putain de vie. »
22 Boguie Basta Sagga Hip Hop Mais dans ce combat contre l’injustice qui touche toute une génération marginalisée, les Saga ne sont pas les seuls à hausser la voix. Il y a aussi les Raisonnable Djelly (entendez « les griots conscients »), qui « représentent » en Guinée depuis plusieurs années et ont reçu l’ovation du public lors du concert de clôture de la deuxième édition du festival « Le Rap Aussi » avec leur titre « Corruption ». Un morceau où ils traitent avec virulence de la ruine d’un système éducatif qui marche avec les « dessous de table » de classe et qui mène les jeunes étudiants à un chômage quasi inéluctable (« Le système éducatif est foutu / Tous les diplômes s’achètent / L’argent manque et t’es jeté de la school / On te lance dans la foule des étudiants au chômage / Dommage ») Dans ce contexte, de plus en plus nombreux sont ceux qui délaissent les bancs pour la rue, perdant petit à petit leurs repères, le prix modique de l’alcool et de la dope aidant (une bouteille de gin s’achète 3500 francs guinéens, soit 2 euros, un joint se paye 200 francs guinéens, soit 0,01 euro !) Ce qui explique que la plupart des rappeurs mettent en garde cette jeunesse en dérive contre les vices qui lui tendent les bras. 11 Baraka Alkebulan «C’est la prison qui t’attend si tu vis dans l’illusion. » scande Baraka, un des jeunes MC’s d’Alkebulan, dans « Gueli » (« prison » en Soussou). « Fate Fanyi » du groupe Noir Sacré affiche la pratique de l’amour payant devenu monnaie courante chez les jeunes filles, même de « bonne famille », et qui fait d’elles des « bandiguinés » (prostituées). Mais l’éveil des consciences par les rappeurs ne s’arrête pas à celles des jeunes. Dans la compilation « Tribunal Hip-Hop », « Génération sacrifiée » de Prophet G. est un manifeste sur ces anciens qui condamnent sans chercher à comprendre :
« Rien ne va / Génération sacrifiée / Je contemple ce pays / Déçu de tout ce que je vois / Demande-moi pourquoi / D’un côté les vieux bornés / Vivant dans le passé / Fuyant les nouvelles réalités / Régnant sans partage / Enfermant tout contestataire en cage / De l’autre côté ma génération vivant d’illusions / La corruption défie l’imagination / Nous allons de déception en déception / Jeunes contre vieux / Vieux contre jeunes / On ne baisse pas les bras / Aux prises de la guerre / Toujours prêts pour le combat. »
« Le bateau a chaviré », titre qui figurera sur le premier album de 2MT (To move Thougts), un groupe « intello » de Pita, à l’intérieur du pays, qui compare la Guinée au Titanic :
« Un pays où des bandits sont gouvernés par des escrocs, avec une vieillesse qui tire le nectar et tue l’art. »
Dans un autre registre, Ham’s, l’autre MC’s d’Alkebulan, accuse certains parents de mettre au monde des enfants qu’ils laissent ensuite tomber :
« M’Bhidho invite ceux qui ne sont pas prêts à leur assurer une bonne éducation, à s’abstenir de faire des enfants. Sinon on continuera de vivre dans le choc de voir des gosses dans les orphelinats, ou qui font des travaux pénibles dans les rues au lieu d’aller à l’école. »
Ce conflit de génération qui se retrouve aussi bien dans les hautes sphères politiques que dans le quotidien de tous les Guinéens, explique aussi que pour beaucoup « d’aînés » encore, rap signifie délinquance. Or, dans un pays où la jeunesse souffre d’être délaissée, il représente au contraire une alternative à la galère et à la « voyoucratie ». ce que les artistes prouvent en proposant une autre forme de savoir et en poussant les jeunes à prendre leur avenir en main. Rap de terrain
« Quand les moyens manquent, il faut se donner nous-mêmes les moyens de persévérer. Je rappe pour me mettre à la disposition des plus faibles, mais les conseils que je donne dans mes textes, je suis le premier à les écouter, ils me servent de guide. Moi, le rap m’a appris à gagner mon pain honnêtement. »
7 Noir Sacre´ Le très posé Dekkis, leader des Noir Sacré, poursuit en décrivant son parcours « scolaire » et celui des autres membres du groupe :
« On a tous étudié, mais l’école n’a pas répondu à nos attentes. Pour nous, la musique est une école, on s’est enseigné nous-mêmes. On s’est donné des cours entre nous. On a échangé des idées à travers nos différentes expériences. Et puis le travail des textes oblige à se cultiver. »
Partager ses connaissances dans un pays analphabète à 80%, c’est aussi le souci des 2MT, qui vont aujourd’hui à l’université :
« Le rap sert à se mettre du plomb dans la tête. Et c’est notre devoir de transmettre ce qu’on connaît. Sinon nous sommes complices de ce qui ne va pas ici. On est des sortes de kamikazes. »
Mais comment transmettre son savoir quand on n’est pas médiatisé ? Les deux MC’s d’Alkebulan expliquent :
« La musique destinée au ghetto fait sa route toute seule, les cassettes tournent. Nous, on va souvent voir les gars dans les quartiers un peu chauds, on s’assoit avec eux, on discute. Ils nous interrogent sur ce qu’ils n’ont pas compris, ils veulent que tu approfondisses ce que tu as dit dans tes textes. Chaque fois qu’on va quelque part, on essaie de laisser un message. »
Comme par exemple « Ouvre tes yeux, Ferme ta bouche et Ecoute » (« Oudoudou Guitema »), le titre de leur album qui tourne en boucle dans le maquis – QG à Tahouya, l’une des banlieues de Conakry. Et Baraka de renchérir :
« Moi, je suis d’une famille princière, les Keïta, mais j’ai choisi la galère, donc j’ai la chance de connaître les deux côtés de la barrière. Ca m’a aidé à comprendre beaucoup de choses et à savoir les expliquer. »
Nama n’est pas une exception parmi les rappeurs. Beaucoup d’entre eux, issus de familles aisées, n’hésitent pas à se mettre dans la galère pour traduire au plus près des aspirations du ghetto. Ca n’a rien de choquant ni d’artificiel dans une société où enfants de riches grandissent avec enfants de pauvres. Chacun à sa place mais fait profiter l’autre de ses atouts ou de ses privilèges. Faire profiter de son expérience aux plus jeunes, pour les groupes « installés », cela passe aussi par la mise en veilleuse de leurs conflits. « Si on a des comptes à régler, on le fait dans nos lyrics, ça ne va pas plus loin. » Un souci du bon exemple encore très réel en Guinée, qui s’explique en partie par le respect que tout Africain accorde aux plus anciens, et dont les rappeurs veulent se montrer dignes. Mais surtout parce que ces artistes ont conscience que s’ils ne montrent pas le chemin, personne ne le fera à leur place. 27 Dekkis et Mamses des Noir Sacre´ Des « missionnaires » du rap en quelque sorte, avec le souci de la relève et le sens du sacrifice. Ce qui explique que les groupes qui ont déjà un peu d’expérience soignent leur apparence et font attention à ne pas agir de façon irresponsable, évitant par exemple de fumer des joints en public. Ils connaissent le poids des apparences en Guinée et sont conscients de ce qu’ils représentent pour leurs fans. Mais l’aspect éducatif du rap guinéen, c’est aussi redonner à la jeunesse une certaine fierté de sa couleur et de son histoire, sur un continent encore trop complexé vis-à-vis de l’Occident. C’est ce à quoi s’emploient nombre d’artistes pro-africanistes Cheïk Anta DiopSékou Touré a gardé le pouvoir en Guinée pendant 26 ans. Jusqu’à sa mort en 1984, le pays a connu une situation politique et économique un peu à part en Afrique de l’Ouest. Le chef d’état avait refusé la coopération française suite à l’indépendance de 1958, préférant « la liberté dans la pauvreté et donc la dignité ». Malgré des méthodes de dictateur, il avait su imposer une certaine fierté nationale, notamment en remplaçant le Français par l’usage officiel des langues du pays. Si aujourd’hui il ne reste plus grand-chose de cette Guinée fière de son appartenance à l’Afrique, les rappeurs, eux, se veulent les dignes héritiers des idées autonomistes et africanistes de leur ancien leader. Le Français est redevenu la langue nationale, mais ils ont choisi de mélanger toutes les langues du pays pour représenter toutes les ethnies. Et pour beaucoup d’entre eux, l’Afrique ne doit compter sur personne d’autre que sur elle-même pour son développement.
« Alkebulan est un nom d’origine égyptienne qui signifie « ceux qui ont la peau brûlée ». Selon Cheïk Anta Diop, ce serait aussi le premier nom du continent noir. Notre combat dans le monde du Hip-Hop est de réveiller les consciences sur les menaces envers tout ce qui fait l’authenticité africaine. Le fait que nous portions des dreads est encore une façon de revendiquer notre identité : au temps de la royauté en Afrique, la plupart des rois en avaient. »
Pour Nama (Baraka), le complexe de l’homme noir vis-à-vis de l’homme blanc est entretenu par une vision falsifiée de l’histoire, que l’Occident continue à imposer dans les manuels scolaires et les médias.
« Et puis on cherche à nous faire croire que le pays des blancs, c’est l’Eldorado, en nous montrant des tops-models et des belles bagnoles à la télé. Nous, on sait que c’est de l’illusion, mais beaucoup de nos frères tombent dans le panneau. Il n’y a qu’à voir les queues devant l’ambassade des Etats-Unis : 200 à 300 personnes tous les jours, qui payent 95 000 francs guinéens (soit environ 60 euros, NDA) rien que pour entrer, et qui ne seront même pas remboursés. Sur tous ceux-là, il y en a peut-être 50 qui auront leur visa… »
Dans la petite cour de McCoy, leur DJ, dont ils partagent le toit, les Alkebulan nous reçoivent avec les honneurs : plat collectif de riz gras et ginger, une boisson au gingembre macéré faite maison.
« On nous fait croire que le bonheur est ailleurs pour exploiter notre terre tranquillement. Et nos politiciens se rendent complices des guerres fabriquées par les grandes puissances. Alors qu’en Afrique, on a tout pour être heureux. C’est le noyau de la terre. On dit que l’Africain est paresseux, mais ce n’est pas ça : il a tout sur place. Tu n’as qu’à lever le bras pour te nourrir, ou taper à la porte du voisin. Il ne refusera jamais de partager son repas. »
Devant la maison de McCoy, des gamins jouent au foot en poussant des cris de victoire. Nama nous explique alors que celui qui habite la maison d’en face, un Guinéen parti faire ses études en France, est rentré récemment à Conakry marié à une « fauté » (blanche, en Soussou). Il passe son temps à se plaindre et à chasser les enfants.
« Tu vois, le problème de l’Afrique, c’est ça. Ce sont tous ceux qui sont partis étudier en Europe et qui sont revenus vendre leur peuple, comme les Mobutu et consorts. Ils se sont fait blanchir le cerveau et ont commencé à rêver de pouvoir et d’argent. Mais ici, ce n’est pas ça. L’Africain est un communiste de base : il a l’habitude de partager, il ne vit pas replié sur lui-même. Avant on ne connaissait pas le phénomène de ghettoïsation comme chez vous : les pauvres d’un côté, les riches de l’autre ; c’est ça qui entraîne la violence. Mais ça vient ici aussi, parce qu’on commence à oublier qui nous sommes… »
Leur authenticité, c’est aussi ce que veulent préserver Magika d’Africa et son acolyte Two Marley. Le nom de leur groupe, Mifagueya (« Les hommes de la forêt ») n’est pas seulement un concept. C’est aussi une réalité géographique, puisqu’ils vivent dans les hauteurs de Conakry, au milieu des arbres. Ce sont des artistes à part, à tous points de vue : les gens les croient fous parce qu’ils se comportent de façon étrange et parfois choquante. Ca a même valu à Two Marley un séjour à l’asile. En réalité, ils dérangent parce qu’ils ne se contentent pas d’asséner leur vérité dans leurs textes, mais aussi dans la rue, en balançant des phrases dont ils sont seuls à comprendre le sens. Trop « high » pour les esprits un peu bornés. Alors en Guinée, leurs lyrics sont classés X-core :
« Je fuck les MC’s qui se servent du micro comme leur zizi / Face au flow de guerre (…) / Mon esprit n’est pas né pour se faire assassiner / La vie n’est qu’une salope pour qui on ne bande plus / Même mon pire cauchemar finit par me faire rêver. »
Pourtant leur inspiration vient du reggae, de Peter Tosh, Ljahman ou Jimmy Cliff, « parce qu’en Guinée, il y a le même esprit qu’en Jamaïque ». D’ailleurs Two Marley est une contraction de 2Pac et de Bob Marley. Malgré son goût pour les énigmes, la comédie et ses difficultés en grammaire qu’il déplore, Magika nous parle de l’essentiel à sa façon :
« Houphouët Boigny, Sékou Touré, merci. Je suis en train d’œuvrer sur leur chemin. Parce qu’il faudrait que tout change, il faudrait que tout bouge, que tout ce qu’on a planté puisse pousser. »
Magika, silhouette frêle et cheveux tressés d’un seul côté, nous fait penser à un aigle noir perché sur les cimes du Hip-Hop. Un freestyle de trente minutes nous révèle le sommet de son art et de sa rage rentrée. Une sorte de cri à vous tirer des larmes. A vingt ans et quelques poussières dans la gorge, sa voix rauque lui permet de jouer dans la cour des plus grands bluesmen. Une « Vache Qui Rit » à la main, Magika évoque le Fouta Djalon où sont ses racines :
« Il faut consommer la vache, la vache c’est le Fouta, la nuit à la belle étoile, les taureaux, les femmes peules… Je vais souvent là-bas. Chez mes ancêtres. C’est là-bas que j’apprends à être solidaire. Quand je reste en ville, je deviens très méchant, parce qu’il y a le cinéma qui cherche à me changer. Le cinéma, ce qui se passe à la télévision, à la radio, tout ce qu’on dit, ça me mélange. Je deviens un enfant qui rêve de luxe. Dès que je comprends cette folie, je monte en voiture et je vais au village, là-bas. Pour ne pas oublier d’où je viens. Parce que si j’oublie d’où je viens, je ne saurai jamais où je vais. »
Et quand on demande ce que le rap représente pour lui, il répond :
« C’est une kalachnikov, une arme pour venger mon peuple qui se fait agresser. Le rap peut donner des opérations, mais ça ne peut pas donner des solutions. Et avec les opérations, viendront Inch’Allah, les solutions. »
Natural MysticEn Guinée, Dieu est partout, dans tous les textes du rap comme dans chaque geste du quotidien. Il inspire et il guide, à chaque instant. Même l’athée le plus convaincu quitte le pays ébranlé dans ses certitudes. Ce qu’à « Babylone » on appelle des coïncidences deviennent sur cette terre mystique, les signes d’une présence invisible. Ce que certains appellent « la force des esprits ». La nature occupe une place de choix, et le destin, n’en parlons pas. Si le pays est musulman en majorité, c’est une foi plus universelle qui guide les rappeurs guinéens : une foi dans l’unité, la paix et l’amour du prochain. Ce qui explique peut-être le choix de King Lax (« Le Londonien »), d’intégrer le groupe Silatigui, après avoir rappé en Gambie et au Nigéria.
« Quand j’ai rejoint les Silatigui, en 1998, le groupe était déjà formé. Dans ce groupe, j’ai vu qu’il y avait du travail, du sérieux et surtout de l’amour. »
Un amour qu’ils partagent avec le public guinéen : leur album fait un carton. Ce « one love », c’est aussi ce qui explique la poussée du Rastafarisme chez les artistes de Guinée. Avec le souci de retrouver des valeurs plus authentiques et plus proches de leurs racines que l’Islam, de plus en plus de rappeurs mettent leur foi au service de Jah. A l’image des Jungle-Leaders, un groupe de Sierra Leone qui s’était réfugié en Guinée Conakry lors du conflit dans leur pays natal :
« Nous aspirons à devenir rastas. Pour cela, il y a plusieurs étapes à franchir. La première, c’est d’accepter Jah pour guide. Mais c’est aussi avoir une certaine droiture dans ta façon de vivre : tu dois être « clean » en toi. C’est pour ça qu’on doit encore se débarrasser de beaucoup de choses pour élever notre esprit vers le « Most High ».
Leur premier album qui n’est jamais sorti en Guinée à cause d’un coup de vice d’un producteur, s’intitulait « Peace is the Answer ». Un album où ils appelaient les politiciens africains à cesser le feu :
Il faut bannir la cruauté de l’Afrique pour qu’on puisse vivre ensemble, dans l’harmonie. La couleur noire est la même partout. Notre rêve c’est que l’Afrique puisse enfin vivre sans les armes ni les bombes, qu’elle se libère de la drogue, et alors ses enfants se relèveront, par la grâce de Jah. »
Un message de paix et d’unité pour permettre au progrès de voir le jour sur le continent et aux jeunes Guinéens de retrouver foi dans l’avenir. Une philosophie qui vient aussi à point nommé dans un moment où le rap guinéen a besoin d’un nouveau souffle, pour préserver l’attitude positive qui fait son identité. |
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