RAP EN GUINEE-CONAKRYInterview de Marco Ibrahim (Contact-Evolutions)Origine du hip hop guinéen ? Marco Ibrahim : Les débuts, il faut situer ça vers les années 80, au début des années 80, avec le retour de certains compatriotes qui vivaient dans la sous-région, c’est-à dire de la Côte d’Ivoire, surtout la Côte d’Ivoire. Mêlé surtout au mouvement break dance ici. C’est par les School Dance Show à l’époque que ça a commencé. Les premiers balbutiements donc, c’est par les School Dance Show, à travers les écoles de certains promoteurs aujourd’hui. Entre autres, Isaac Fe Isaac, qui n’est plus aujourd’hui. C’était un DJ. Il y a Pablo Cissé qui a arrêté. Il y a aujourd’hui Ibrahim C qui est animateur à la radio. Donc on peut dire dans une moindre mesure que ces gens-là ont été les précurseurs du hip hop en tant que promoteurs. Il y a un autre jeune qui s’appelle Doom Sow qui s’est exilé en Allemagne. Avec eux, on assistait aux premiers School Dance Show. Ensuite, les groupes se constituent. Au départ, en groupes de danse, vers la fin des années 80, on a assisté à l’apparition des premiers groupes et un peu à des carrières solo. Donc là, on voit des groupes comme les « Dangers de Coleah » . C’était un groupe de danse au départ qui imitait Michael Jackson, avec son titre thriller qui marchait très fort à l’époque ici. Ensuite, tu as Bill de Sam qui était déjà au lycée. Ensuite, tu avais un certain Man Diaora qui n’a pas continué et… MC Bay, MC Djor… et des groupes se sont constitués au début des années 90. Mais je précise qu’à cette époque, ça rappait sur des beats américains. C'est-à-dire que les jeunes prenaient des beats libres pour rapper dessus et carrément jouer sur des mesures. Des textes qu’ils ont faits, ils jouaient sur des beats américains. Mais je me souviens également que le beat du groupe Enigma, à l’époque, ils avaient un beat libre qui marchait très fort ici. Donc c’était plus facile de faire passer un message en langue nationale, c'est-à-dire soussou, en malinké, en pular, les jeunes étant habitués déjà à cette musique. Déjà, ils la dansaient en boîte et partout ils l’écoutaient. Donc au début des années 90, il y a le premier à sortir un album, c’est enregistré du côté de la Belgique, il s’appelle MC Bay, il n’a fait qu’un seul album, il est là encore. Il l’avait fait plus pour son plaisir personnel, il ne l’avait pas fait pour aller de l’avant parce que sûrement son grand frère, c’était un grand footballeur ici très adulé qu’il a invité dans l’album. Ils ont commencé. Donc après, sont venus les Poètes Messagers de Kamsar, puis après les autres groupes issus de la capitale et principalement de la banlieue, de Oum Kaloum. Déjà, il y avait une effervescence ici, mais la banlieue vivait ça, vraiment. Donc le premier album est venu, mais comme ceux qui aimaient cette musique et qui continuent de l’aimer n’ont pas le pouvoir d’achat pour ces cassettes là, c’est un luxe pour eux ; donc c’est logique que ça ne marche pas. Ca ne marche pas car ceux pour qui c’est destiné ne peuvent pas se l’acheter. Donc c’est la musique de variété qui marche avec les griots, les autres artistes. Et finalement, ce mouvement est plus ou moins marginalisé au départ, pour une seule raison à mon avis : leur image, l’image qu’ils présentent n’inspire pas confiance à la société guinéenne, qui venait de sortir de 26 ans de règne dictatorial, qui venait de s’ouvrir plus ou moins au monde et qui ne voulait pas prendre n’importe quoi. C’était plus ou moins systématique parce que l’on pense que c’est quelque chose venu d’ailleurs. C’est ce qu’on a pensé. Mais au fil du temps, qu’est ce qu’on a constaté, c’est que rapper, en réalité, c’est parler. Et cet art a toujours existé dans notre société. Donc le griot par rapport au rappeur, y’a qu’un pas en réalité, y’a qu’un pas. Le griot, le gnamakala dans le Fouta théocratique, qui déclame un poème en l’honneur de son maître, c’est à peu près la même chose, à la différence que ce ne sont pas les mêmes réalités, ce ne sont pas les mêmes messages. Hier, le griot qui était à la cour royale, aujourd’hui sort se démerder. Et quand il se démerde il vit au sein d’une société. Logiquement il doit parler des problèmes de cette société. Tu prends le rappeur tel qu’il le fait aujourd’hui, c’est plus ou moins la même chose. Donc ça fait que cette culture d’oral…ce n’est pas nouveau, ce n’est pas complètement nouveau. Par contre, ce qui est nouveau, ce sont les beats, ces beats qui cognent, qu’on connaît des américains et des occidentaux en général. Quand c’est un jeune guinéen qui essaie de faire une musique dessus ou qui passe un message dessus ; à priori, quelqu’un qui est vraiment imprégné de la culture ici peut être tenté de rejeter. Parce que dans la culture de ces gens, il faut vivre guinéen, rester guinéen. Les 26 ans durant, c’est ce que les gens ont vécu ici. Donc, pour revenir aux origines, je dirais que c’est au début des années 80 et ça a pris de l’ampleur vraiment vers la moitié des années 90. Faut-il être griot pour être chanteur ? Marco Ibrahim : Non, ça a fondamentalement changé, ça a changé. Aujourd’hui, un griot peut être à la fois un artiste. Parce que le terme « griot », c’est la société qui s’est castisée, stratifiée, donc le griot avait sa place dans la société traditionnelle mandingue. Au Fouta, le gnamakala, l’équivalent du griot, il avait également sa place. On peut l’appeler le gaoulo. Mais avec le libéralisme et ce que j’appellerais le travestissement poussé de nos valeurs, les gens se livrent maintenant. Le griot, il peut être griot de naissance et ne pas être artiste, on peut être griot de naissance et ne jamais pratiquer l’art musical. Par contre, à l’opposé, tu peux trouver des gens qui ne sont pas de familles de griots mais qui pratiquent l’art de la musique, qui pratiquent notre art. Au départ, dans certaines familles, les gens s’opposaient, ils disaient : « Ah ! Tu chantes, tu n’es pas griot ». Mais on a dépassé ce cap aujourd’hui, c’est clair. Tu vas prendre des artistes ici, ils sont beaucoup plus nombreux que les griots, ou en tout cas des interprètes parce que dire artiste c’est vague, ça c’est carrément autre chose. Y’a des gens qui viennent dans l’art musical, qui s’imposent, qui sont plus que ceux qui sont nés dedans. Quel est le rôle du chanteur en Guinée ? Marco Ibrahim : Le chanteur joue un rôle très important. Quand tu nais en Guinée, on chante, pour ta naissance. Quand tu dois te marier, on chante pour ton mariage. Quand il y a une cérémonie quelconque de réjouissance, il y a des chants. Il y a même des chants funèbres pour certaines ethnies. Plus loin, quand tu prends à l’échelle nationale, les chanteurs sont très écoutés, très très écoutés. Ils forgent l’opinion autour d’un problème la plupart du temps. Ils forgent l’opinion mais aussi, à la moindre bêtise ou par exemple quand la volonté populaire va dans un sens, que l’artiste veuille composer dans l’autre sens se casse les dents. Les gens le classent, on pense qu’il n’a pas joué son rôle. Pourquoi cet intérêt ? C’est parce qu’on estime que c’est quelqu’un qui devrait forger l’opinion. Il a quand même une place, une grande place au sein de la société en Guinée, ça c’est sûr. Que représente le hip hop dans la société guinéenne ? Marco Ibrahim : On peut parler du hip hop côté jeune. Comme je l’ai dit au départ, les jeunes, ce mouvement étaient vraiment perçus différents. Mais au fil du temps, les gens ont commencé à s’intéresser à ce mouvement. De sorte que la quasi-totalité des jeunes ici adhèrent au mouvement hip hop. Ca c’est une évidence aujourd’hui. Y’a pas de doutes, c’est quelque chose qu’ils vivent. Mais ils n’ont pas le pouvoir de s’offrir tout ce qui sort en matière rap ici. Non, ils ne peuvent pas. Parce qu’un petit guinéen qui n’aspire pas à avoir 100000, 150000 à la fin du mois, ce qui ne vaut même pas 15000cfa, ne peut pas acheter les 5 raps qui sortent par mois. Parce que chaque matin, il a besoin de 500, 1000 francs pour aller prendre le petit déjeuner. Tu as vu c’est vraiment un luxe pour eux. Donc quand tu prends, à l’échelle nationale, il y a cependant un petit problème : parce que ceux qui consomment la variété, communément appelée dans la mouvement hip hop « la mamaya », la musique inspirée de la tradition ou qui modernise un peu ; eux, ils peuvent s’en sortir parce que ceux qui les écoutent qui les aiment, ont le pouvoir d’achat. Et la plupart du temps ; ces gens chantent quelqu’un de nanti ou ils sont dans les arcanes du pouvoir. C’est le président, c’est sa femme, ses nombreuses femmes, ses enfants. Et tu vois le gars, le jour de la dédicace, il achète plein de tickets, une centaine, mille, ensuite il donne un peu d’argent à l’artiste ; plus ou moins il essaye de s’en sortir. Mais c’est pas le cas pour le rap car les gars ils essaient de parler de ce qu’ils vivent, de la galère des jeunes, la plupart du temps, c’est leur thème principal, tout tourne autour de ça. Donc il y a là quelque chose qui va à l’encontre de ce qui est préétabli. C'est-à-dire, tu as de l’argent, tu chantes Christina, tes arrières grands parents ont été tant, ce sera tant, des folies comme ça. Tu débourses tout ce que tu as. En tout cas, tu essayes de satisfaire celui qui t’a chanté. Les rappeurs ne font pas ça et c’est le problème. Mais depuis, je remarque que depuis la sortie de l’album « Kondébily » de Mifa Guéya, ça c’est un album qui a un peu poussé le hip hop, qui a poussé le hip hop dans les salons. Le hip hop avec cet album, a presque quitté la rue pour aller dans les salons. Pour quelles raisons ? Marco Ibrahim : Ce qui a fait ça, c’est la particularité de ces jeunes, c’est qu’ils parlent de leur vécu, leurs galères. Dire « j’ai fait ça, un jour je me suis levé, j’ai été à tel lieu, voilà ça s’est passé comme ci, ça s’est passé comme ça », avec un style humoristique ; les gens se sont plus intéressés. Au lieu de dire « vous volez les biens publics de l’Etat et voilà, vous devez rembourser, c’est comme ci, c’est comme ça ». Alors on se dit quoi, moi je me suis dit, à partir de la galère qu’ils ont, de leur propre galère. L’un d’entre eux, Two Marley, sa mère, elle est fonctionnaire de l’Etat, son père est vice-maire, donc logiquement c’est quelqu’un qui devrait avoir son pain. Mais il a abandonné sa famille, il est allé dans la rue, il a vécu des choses avec son ami MagiK qui est d’une famille pauvre. Ils ont essayé de relater ça dans un album. Donc c’est à la fois pathétique, humoristique, mais ça dénonçait. Tout le monde se retrouve, c’est du vécu. Donc à travers cet album, les gens ont commencé, même le public de la « mamaya », le public de la variété a commencé à s’intéresser parce que ces jeunes sont venus avec un truc carrément différent de tout ce qui se faisait. Parce que jusqu’à cette époque, la conception musicale rap tendait à être monotone, c’était les programmations qu’on retrouvait. A la limite même, les mêmes textes ; peut être c’était la diction qui différait mais c’était à peu près la même chose. Donc c’était une nouvelle brêche pour le mouvement hip hop et c’est allé loin. Mais avant eux, le rap houra, c’est ce que l’on peut appeler le rap houra avec Degg J. Degg J est venu avec un titre de Bob Marley qu’ils ont repris, le titre « Je veux ton amour » en français, c’était bien enlevé, avec la mélodie, parce que les gens vivent ça ici. La mélodie a fait que les ont écouté, ont beaucoup dansé mais ils se sont limités à ça. Mais Mifa Gueya s’est fait écouter. Par quelle couche de la population ? Marco Ibrahim : Autant par les vieux que par les jeunes. Le hip hop est il aujourd’hui accepté ? Marco Ibrahim : Oui, c’est plus ou moins accepté. Amélioration du système ou remise en cause du système ? Marco Ibrahim : Ils ont un titre où ils demandent, ils ont une solution aux problèmes de la société guinéenne. Deux gamins disent qu’ils ont la solution aux problèmes de la Guinée. Ils demandent au président de venir chez eux. S’il veut vraiment que le pays aille de l’avant, qu’il vienne chez eux et quand ils vont parler au président, des choses vont changer. Eux, ils ont proposé une solution, leur solution, la solution de dire « il faut fermer tous les bordels à Conakry. Si le président veut que le pays soit développé, il n’a qu’à casser toutes les buvettes de Conakry. C’est leur solution à eux, casser toutes les buvettes de Conakry et fermer toutes les salles de cinéma ; ça c’est leur solution. Et que la Guinée ; c’est un pays révolutionnaire, que tout ce qui se dit est faux, tout ce qui se dit à la radio, aux informations, c’est faux. Et pour les autres groupes ? Marco Ibrahim : Les groupes sont catégorisés selon leur conception musicale, puis les messages qu’ils font passer. Il y en a qui sont plus versés dans le rap d’ambiance, moins le message, c’est surtout la conception musicale qui fait bouger les gens. Il y a cette catégorie. Il y en a qui, en plus du message, c’est certain, tous vont dans le sens de dénoncer. Je disais, la deuxième catégorie, c’est celle, elle est plus récente. Pourquoi je la place dans la deuxième catégorie, c’est parce qu’elle essaie de puiser dans la tradition pour faire du rap. Et l’autre catégorie valse entre les deux. Est-ce une façon d’atteindre le maximum de public ? Marco Ibrahim : Oui, a priori, c’est ça, atteindre le maximum de gens. C’est ça la vocation première de tout artiste, atteindre le maximum de gens possible. Mais au-delà, il faut bien qu’ils vivent. C’est pour cela qu’aujourd’hui, je dis, que ces rappeurs doivent évoluer en business. Parce que la musique, c’est du business en réalité. Quand tu atteins un certain niveau, tu as quand même envie qu’on te voit différemment. Peut être dans l’enthousiasme, au départ, ils se disent « je fais de mon mieux pour atteindre le maximum de gars », il y en a d’autres qui font des albums pour les petites copines du quartier. Mais la grande majorité voudrait que les choses changent. Et dans tous les sens. Quels thèmes ne peuvent-ils pas aborder, s’il y en a ? Marco Ibrahim : Ils parlent de tous les thèmes généralement. Seulement, il n’y a qu’une seule radio en Guinée qui est tenue de main de maître par l’Etat. Donc un album comme celui de Méthodik « Nondi-Kira », les gars ne peuvent pas le passer, ils le font peut être par autocensure. Je veux parler des animateurs, ils le font peut être par autocensure ou bien parce qu’on leur demande de ne pas le faire. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a des albums qui ne passeront jamais, il y a des artistes qui ne passeront jamais, tels un Master-G, celui-là ne passera jamais à la radio. Il n’a qu’un ou deux titres qui pourraient passer, et ça si ça ne plait pas à l’animateur… La contrepartie est qu’un mouvement, un festival comme le Rap Aussi est un cadre d’expression, est un lieu où les gars s’expriment carrément sans censure, sans contrainte. Ou bien les shows de la rue organisés par différents promoteurs, quand les jeunes débarquent là, ils disent ce qu’ils ont à dire. Est-ce que vous croyez à la libéralisation des ondes qui a été signée ? Marco Ibrahim : Ca, on attend de voir. Tous les jours, on nous dit le mois à venir, l’année à venir… nous, on attend. Moi je ne crois pas à ça. Personnellement je n’y crois pas, mais j’attends de voir. Même si elle est vraiment instaurée, est-ce que la libéralisation des ondes peut vraiment changer quelque chose ? Marco Ibrahim : C’est sûr que ça va changer quelque chose, ça va forcément changer quelque chose parce que, qu’est-ce qu’ils peuvent à la limite, imposer aux gens ? C’est dire qu’on synchronise le journal parlé, comme dans certains pays comme au Togo. On synchronise, voilà, « vous n’êtes pas habilités à faire le journal parlé, c’est celui de la maison-mère, la maison de l’Etat. Mais les animations, puisqu’on parle là de musique, si moi je suis propriétaire d’une radio ici, ou si j’anime dans une radio qui n’appartient pas à l’Etat, je mets la musique en fonction de la ligne de ma radio. Donc ça va forcément changer quelque chose… si ça change. Quels sont les problèmes les plus fréquents rencontrés par les jeunes rappeurs ? Marco Ibrahim : Les problèmes de production, de distribution, même de promotion. La plupart, si tu prends dix rappeurs en Guinée, neuf peut être se sont autoproduits. Ils vont, ils se démerdent par ci, par là, on leur donne un peu, c’est un ami qui s’est sacrifié qui donne l’argent. Voilà, il rentre au studio, il fait son album. Cet album, il le prend, il fait le tour des maisons de distribution pour le proposer. Souvent, il y en a qui mettent deux, trois ans sans trouver de distributeur pour des raisons diverses. Ensuite, quand il a eu le distributeur, le distributeur n’est pas le producteur de l’album, donc l’argent qu’il a mis dedans, il faut bien qu’il le récupère. Il essaye de faire pour une période donnée, il fixe une date et voilà, c’est la dédicace à la guinéenne, c’est organiser un grand spectacle au Palais pour récupérer les sous investis et voilà, après il relâche le gars dans la rue. Ici, il n’y a pas de structure, il n’y a pas de très grande structure fiable qui puisse les entourer. Le même gars, il repartira à zéro. Côté, production, voir un rappeur ici avec un producteur, c’est très rare. Il faut avoir vendu. Par exemple, tu fais une autoproduction, l’autre voit que ton album a marché, là ils peuvent s’intéresser à toi. Et là aussi, je précise que Mifa Guéya, sur ce plan, c’est ce groupe encore qui a donné assez de choses au hip hop, au mouvement rap guinéen. J’’ai personnellement eu la chance d’assister à la vente de leur DAT, personne n’avait vendu sa DAT comme ça en Guinée, à ce prix. Je me réserve de dire le prix mais je sais de quoi je parle. Ils ont eu un producteur qui n’est pas un distributeur, Malick Kébé de Contacts Evolution donc qui devait vendre l’album, la distribution, à une maison de distribution. Habituellement quand tu es produit, à la limite, c’est trois, quatre millions de francs guinéens, on cède le produit à ce prix. Mais cette fois, c’était vraiment allé un peu haut. Donc le problème de promotion, il est entier, il se pose à tous les artistes guinéens en général, mais le hip hop, c’est autre chose. Tu as vu, quand tu dis qu’on demande à un animateur de couper la radio car le hip hop passe trop, c’est évocateur. Kill Point, que représentent-ils ? Marco Ibrahim : Kill Point, c’est le groupe précurseur du rap en Guinée. Parce qu’aujourd’hui, Contacts Evolution s’est bâti sur les cendres de Kill Point Productions. Au départ, c’était Kill Point Productions, il y a eu un problème entre le manager et le groupe qui s’est exilé. Actuellement, je crois qu’ils sont du côté de la Hollande. C’est le groupe que les gens adoraient ici. Les jeunes qui commençaient à faire du rap venaient prendre conseil là, parce qu’au moins cette maison existait. Mais lorsqu’il y a eu dislocation, ils sont partis. D’abord, ils ont sortis un album qui n’a pas beaucoup marché, ils ont laissé cette empreinte là ici, ils sont partis. Ils sont allés faire un autre album qui s’appelle « Ghetto Prophécy » qu’ils ont amené. Quelques-uns ont écouté et on leur a conseillé de revoir la chose car après eux, beaucoup de jeunes ont évolué ici. Actuellement, il y a d’autres grosses têtes d’affiche locales ici, c’est vrai Kill Point reste ce qu’il est. Mais, ils reviennent sur le terrain c’est sûr qu’il y aura autre chose. Il y a des groupes qui s’appellent Mifa Guéya, qu’ils connaissent très bien, il y a Degg J Force 3, Silatigui, il y en a d’autres qui arrivent là. Que font-ils en France ? Marco Ibrahim : A priori, ils devaient faire un album avec le « 3ème œil » de Marseille, mais finalement, je crois que ça n’a pas eu lieu, donc ils ont fait leur album solo, ensuite, ils devaient revenir. Ces derniers temps, il y avait même un rapprochement entre eux et leur ancien manager, Malick Kébé, mais je ne sais pas ce qui en découlera. Puisque le festival est fini, on saura ce qui en découlera les jours à venir certainement. Le hip hop est-il un moyen pour les rappeurs de se détacher du groupe, très important dans la société africaine, pour montrer que l’on existe seul ? Marco Ibrahim : Je pense que si vous causez avec eux, certains vous le diront. De toute façon, comme je l’ai dit tantôt, la musique c’est du business, quelle qu’elle soit, la musique, c’est du business. Quand on fait de la musique, il faut tout faire pour s’en sortir avec. Maintenant, les voies et moyens à notre portée ou à leur portée pour atteindre ce but ne sont pas forcément les mêmes. Il y en a qui sont chanceux, il y en a qui sont très talentueux qui n’iront pas loin parce qu’ils n’ont pas voulu se soumettre à une discipline donnée, il y en a qui n’ont pas ce talent mais qui savent jouer qui s’en sortiront. Mais à priori, tous le font pour s’en sortir, qu’ils disent aujourd’hui qu’ils veulent atteindre le maximum de public, mais de toute façon, il faut bien qu’ils vivent. Font-ils une musique « à double vitesse », dans le but qu’elle soit exportée ? Marco Ibrahim : Quand on parle avec eux, ils ont leur réponse. Mais les faits aussi, parlent, je crois. Les faits, leurs gestes, surtout leur musique parlent. Le hip hop est confronté à un problème de niveau d’expression. La plupart du temps, dans une société comme celle dans laquelle nous vivons, il faut aller avec des rhétoriques. Tu peux dénoncer et savoir dénoncer mais quand tu affrontes un pouvoir public comme ça, crûment, il y a peu de chances que tu ailles loin, il faut avoir atteint un certain niveau pour se le permettre. Au mois de décembre, j’étais à Bamako, j’ai rencontré quelques rappeurs guinéens là-bas qui étaient déjà sortis ici mais qui n’étaient pas connus en dehors de la Guinée. Ils étaient personnellement partis proposer leurs produits à des maisons de production, à la chaîne Africâble qui est une chaîne très regardée en ce moment. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire qu’ils aspirent à aller de l’avant, qu’ils veulent vraiment faire connaître cette musique à l’extérieur même s’il n’y a pas de structure qui les accompagne aujourd’hui. Le niveau de vie est très bas, ce qui fait que les jeunes écrivent facilement, ils ont tellement de choses à dire, ils vivent tellement de choses. Je pense qu’ils le font pour pouvoir exporter mais ils n’ont pas les moyens de le faire, du moins pour le moment car il n’y a pas de support pour les accompagner. Le hip hop a-t-il vraiment un impact sur la jeunesse ? Marco Ibrahim : Oui, cette jeunesse, vraiment, trouve son plaisir à écouter ces rappeurs là, car ils parlent la plupart du temps comme je l’ai dit, des problèmes qu’ils vivent tous les jours et surtout, ils disent ce que ces jeunes aimeraient entendre, qu’ils n’entendent pas tous les jours, soit à la radio, parce qu’il n’y a que cette radio-là… Pour une fois qu’ils ont l’occasion d’écouter un groupe comme Méthodik ou de voir un groupe comme Méthodik sur scène, ils ne s’en privent pas, ils font tout pour aller voir parce que pour un instant, ils oublient leurs problèmes et se disent qu’ils participent à un changement, qu’ils aspirent à un changement. Et ils viennent voir, entendre ce message-là. Donc le rap a beaucoup d’impact sur cette jeunesse guinéenne et c’est ce qui fait que le mouvement est très fort. Est-ce qu’ils peuvent vraiment se permettre de tout dénoncer ? Marco Ibrahim : Ils savent à priori que tout est bâillonner, malgré ça, ils forcent des barrières, ils s’expriment. Moi, j’ai été témoin de la tentative d’arrestation de Beny au Palais par rapport au titre « Election Bata ly » de Master G, ils ont failli l’arrêter séance tenante, mais les jeunes étaient nombreux, les gars ont reculé. C’est possible, mais je crois que ce système n’a pas intérêt à arrêter un artiste et le garder en prison. Peut être ce qu’il peut faire, plus fort, plus mal encore, c’est bloquer son évolution et ça, Dieu sait qu’ils en ont vraiment les moyens. Ils peuvent mettre la pression sur un distributeur. Je te dis le cas d’un jeune qui s’appelle Rasta Savané qui devait sortir le 24 novembre passé, le jour de la fête de ramadan, il y avait un autre artiste qui s’appelle Fataco qui avait sa dédicace au stade. Donc ce jeune est programmé, il doit jouer un seul titre pour vraiment mettre les gens dans le bain de sa prochaine dédicace et voilà qu’on balance un son qui ne plait pas aux gens, un son qui dénonce le vol, le pillage des deniers publics. Après quand il a fini de jouer, sa dédicace qui a été programmée a été annulée, parce qu’ils ont mis la pression sur son producteur. Aujourd’hui, ce jeune il est allé à Bamako, il est revenu, il veut sortir ici, mais comment il va le faire ? Donc ce sont des comme ça qu’ils vont mettre dans les roues des gens, mais dirent qu’ils vont les attaquer… Peut être, ils peuvent isolément prendre un rappeur, le cravacher, laisser mettre ça sur le compte d’un bandit, tout cela est possible, mais arrêter je ne vois pas, ils n’ont aucun intérêt à le faire. Le succès de la quatrième édition du festival rap aussi montre-t-il l’évolution du rap en Guinée ? Marco Ibrahim : On ne mesure pas l’évolution du hip hop en Guinée par rapport au festival. Par contre, si on parle de ce festival, il faut dire qu’il a beaucoup évolué malgré les contraintes financières actuelles. La seule institution aujourd’hui qui devrait vraiment être le poumon de certains évènements culturels est zéro, on l’a bloqué, l’Union Europénne. Honnêtement, réussir ce qu’ils ont réussi dans ce contexte là, c’est vraiment titanesque. Je mets ça au compte de l’expérience également. Malick Kébé, il a pris le train en marche mais il l’a très bien pris parce qu’il était avec le groupe phare ici, Kill Point, avec qui il a fait plein de choses ; il y a eu des hauts et des bas, il a fait en sorte d’être au centre du hip hop. Tout tourne autour de lui et c’est tant mieux. Parce que l’année passée, je me souviens car j’ai été de leurs mésaventures ; aucune structure n’a mis un rond dedans. Les rappeurs volontairement sont venus signer des engagements comme quoi ils jouent gratuitement parce qu’ils savent qu’il n’y a pas d’argent. Ca c’est quelque chose. C’est très important. Donc c’est quoi ? C’est que cette envie de s’exprimer, puisqu’on bloque tous les espaces sur lesquels on devrait le faire, ça c’est côté artiste. Côté public, c’est l’envie d’écouter ce que l’on veut écouter en live, on n’en a pas souvent l’occasion parce qu’on peut programmer un artiste dans un concert de variété, on lui dit « attention, tu ne joues pas ce titre là parce que c’est un ministre qui est parrain ou c’est une femme de la nomenclature qui est marraine, donc il ne faut pas les vexer. Donc le promoteur prend soin de voir tout ça parce qu’il a besoin de son blé ; il a mis de l’argent donc il faut bien qu’il récupère. Alors il vient te voir et te dis « Bon écoute Joe, c’est ce titre que tu dois passer ! » Si c’est un Master G qui passe et qu’il indexe la photo du président, on va lui dire voilà c’est lui, il ne voudra jamais si c’est le fils du président qui est parrain… Tu vois comment ça se passe. Donc comme ça le festival permet… y’a pas de censure. Ca c’est vraiment par rapport à l’année passée, par rapport à la première édition même je crois, c’est vrai qu’il y avait eu beaucoup plus d’invités dans la première édition… mais cette fois c’était mieux organisé, beaucoup plus d’affluence, mais la tâche d’huile est venue : la variation de la tension a entraîné des interprétations, certains ont dit que ça a été saboté parce que le gars dégageait fort. Mais au fond, ils ont des présuppositions et celles-ci sont fondées parce que dans un concert où on dit « fais comme-ci, fais comme-ça », cette fois où ils ont l’occasion de voir leur idole… Par rapport à quoi se voit l’évolution du hip hop alors ? Marco Ibrahim : C’est par rapport à la production des œuvres et surtout par rapport à la consommation des spectacles parce qu’au fil du temps, qu’est-ce qui s’est démontré ici, c’est qu’il y a des groupes qui ont un fan club très puissant. Ces groupes-là, ils sont avec leurs fans, ça c’est certain, ils ont maintenus ça depuis toujours, tu vois, c’est là. Donc quand tu dis « show de la rue », moins le festival car j’estime que le festival c’est la rencontre de toutes les grandes valeurs, même si cette fois il y a eu une exclusion qui n’a pas plu au public, c’est Méthodik. Mais parallèlement à ça, tu présentais Méthodik, tu allais voir un autre public, c’est pour cela que je dis que ça ne se mesure pas au festival. Parce que quand tu rentres dans ces ghettos, vraiment tu n’écoutes que ce genre musical là, des gars qui reprennent ces refrains là, par quartier, tu peux trouver une bonne dizaine de groupes dans ces quartiers, donc y’en a des milliers à travers Conakry. A l’intérieur, on n’en parle pas, l’intérieur c’est autre chose. Ce mouvement il est comparable à un parti politique, tu es militant à la base, tu gravis des échelons et qu’est-ce qui te fait gravir ces échelons, c’est la scène, les petites scènes à travers les quartiers. Ensuite, c’est dans une école, ensuite, c’est au centre culturel, ensuite, c’est au Palais du peuple. Sorti ou pas sorti on te comprendre de temps à autre, les gens ont une idée de toi, les gens ont une idée de ce que tu fais. Le jour où tu sors, on t’attend déjà, c’est comme Anny Kassy. Le jour où tu vas sortir on sait que tu vas faire quelque chose. C’est dû à quoi ? c’est parce qu’ils ont fait assez de shows, ils ont tourné dans beaucoup de lieux, on les a vu, on attend de voir ce qu’ils vont sortir. |
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